THOMAS VENNES

Université du Québec à Montréal

 

            En tant que cinéaste, journaliste et écrivain, Norman Ohler, lorsqu’il s’est plongé dans les archives concernant la fabrication, la distribution et la consommation de la drogue en Allemagne nazie, avait avant tout l’intention d’écrire un roman historique. Toutefois, la richesse des documents qu'il consultait l’a poussé à écrire sa première monographie historique, supervisée par feu l’historien Hans Mommsen[1].Der totale Rausch – Drogen im Dritten Reich, traduit en anglais Blitzed : Drugs in Nazi Germany, retrace l’histoire des stupéfiants dans l’Allemagne nazie, en particulier les drogues dures comme la pervitine, comprimé vendu en pharmacie à l'époque et qui a comme substance active la méthamphétamine. La thèse principale d’Ohler est que, malgré l'apparence « teetotaler »(individu qui s'abstient de toute consommation d'alcool) d’Adolf Hitler, ce dernier était en fait un « junkie », surtout vers la fin de la guerre. Tout au long de l’ouvrage, Ohler applique un jeu d’échelle où il présente des situations générales pour ensuite se concentrer sur des individus spécifiques, dont le plus important est Adolf Hitler. D’ailleurs, cet ouvrage a une trame narrative particulière où la montée et la descente fulgurante du Reich suit les états de santé d’Hitler, de la bonne forme physique à la déchéance morbide d’un toxicomane.

 

            Divisé en quatre chapitres, l’ouvrage d’Ohler se concentre avant tout sur le personnage d’Adolf Hitler et de sa consommation de drogues qui lui sont prescrites par son médecin personnel, Theodor Morell. Néanmoins, Ohler ne délaisse pas l’analyse plus générale de la drogue dans la société et, par-dessus tout, dans l’armée allemande. Dans un premier chapitre intitulé « Methamphetamine, The Volksdroge (1933-1938) », Ohler présente une Allemagne de l’avant et de l’après-Première Guerre mondiale comme étant celle d’un « global dealer ». Effectivement, l’Allemagne était l’un des plus grands producteurs et consommateurs de drogues synthétiques, celles-ci manufacturées par les grandes compagnies pharmaceutiques allemandes comme IG Farben[2]. Cette effervescence se perpétue pendant le IIIe Reich, malgré la position claire de l’idéologie nazie qui associe la drogue au « complot juif international », voulant la destruction de la race aryenne. Effectivement, la drogue vient distraire les Aryens de leur véritable mission et, de surcroît, elle vient salir la pureté de la race. Les campagnes antidrogues du régime sont donc amalgamées avec les campagnes antisémites[3]. Dans ce même chapitre, Ohler retrace l’avènement de Theodor Morell comme docteur personnel d’Hitler. Les premières années de Morell auprès d’Hitler sont marquées par des succès considérables. En quelque sorte, elles coïncident également avec les succès politiques du Führer dans les premières années de son régime[4]. Enfin, Ohler montre comment la pervitine, vendue en pharmacie, devient une drogue très populaire en Allemagne durant la république de Weimar et le IIIe Reich. Pour Ohler, les effets de la pervitine s’agencent bien avec l’idéologie nazie et la mentalité de l’époque qui estcelle d’une société de performance[5]. Élimination de la fatigue et de la dépression, augmentation de la performance et de la libido, la pervitine est, comme l’écrit Ohler, le « national socialism in pill form »[6].

 

            Après avoir abordé la présence de la pervitine dans la sphère civile, Ohler exhibe dans un deuxième chapitre intitulé « Sieg High! » l’imprégnation graduelle de la pervitine au sein de l’armée allemande et sa compatibilité avec les notions de la guerre éclair. C’est le docteur Otto F. Ranke, spécialisé en physiologie, qui s’intéresse d’abord aux effets de la pervitine en 1938. Après plusieurs essais sur des militaires, Ranke conclut que malgré le fait que cet opiacé ne permette en aucun cas aux individus de prendre des meilleures décisions, elle les stimule et peut être très bénéfique pour des soldats en campagnes militaires[7]. Dans la logique de la guerre éclair, la pervitine permet d’ailleurs de mener une offensive rapide et incessante sur plusieurs jours, comme en Pologne en 1939[8] et en France en 1940[9].  La pervitine va faire ses preuves lors de ces deux campagnes où elle est massivement consommée par les chauffeurs de blindés[10] et, pendant la bataille d’Angleterre, par les pilotes de la Wehrmacht[11].

 

            Dans son troisième chapitre, « High Hitler : Patient A and His Personal Physician (1941-1944) », Ohler s’attaque directement à l’historiographie en tentant de mettre en lumière un pan de la vie de Hitler rarement étudié par les biographes : qu’est-ce que Hitler consommait et comment ces produits l’affectaient-ils dans ses prises de décisions? Avec cette thèse osée, Ohler veut relier les événements politiques et militairesainsi que leurs développements aux effets psychiques des médicaments consommés par Hitler[12]. Grâce aux documents personnels de Morell qui tient une liste méticuleuse des injections quasi journalières données à Hitler, Ohler postule que vers la fin de la guerre, et surtout après les attentats contre Hitler en 1944, ce dernier avait besoin de recevoir des injections de stimulant, en d'autres termes de l'Eukodal (oxycodone), afin de pouvoir rester fonctionnel[13]. Plus le front de l’Est et le front de l’Ouest s’effondraient, plus Hitler dépérissait physiquement et mentalement. Or, ces injections avaient pour effet de lui donner une confiance inébranlable envers sa mission de mener la race allemande vers la domination mondiale[14]. Ainsi, malgré les rapports de ses généraux lui indiquant que la guerre était inévitablement perdue, Hitler persistait à croire en une victoire imminente, comme le prouvent, selon Ohler, les deux offensives qu’il ordonne sur le front de l’Ouest dans les Ardennes[15].

 

            Enfin, dans son quatrième et dernier chapitre « The Wonder Drug (1944-1945) », Ohler illustre la fin de l'Allemagne par une tentative de la marine allemande de détruire la flotte alliée. Cette tentative vaine et déconnectée de la réalité voulait stopper le débarquement incessant de troupes et d’approvisionnement alliés sur le front de l’Ouest. Une fois la flotte détruite, Hitler espérait anéantir l’armée alliée sur le continent qui serait ainsi coupé de ses lignes de communication. Le déploiement d’une « arme secrète » est la clé de réussite de cette ultime tentative de survie, mais pour un observateur extérieur comme l’est Ohler, elle repose sur un plan des plus fantasques. Effectivement, la marine allemande allait envoyer environ 400 sous-marins de poche armés de quelques torpilles et dirigés par deux pilotes dans une véritable mission suicide[16]. Pour assurer le succès de cette mission, la marine avait également développé une nouvelle drogue nommée « D-IX » qu’ils avaient testée sur des prisonniers juifs du camp de concentration de Sachsenhausen[17]. Cette super drogue permet au consommateur de rester éveillé pendant quatre jours. La mission fut un désastre complet et plus de la moitié des pilotes disparurent[18]. Simultanément, l’état de santé d’Hitler se détériorait et Ohler croit avant tout identifier les symptômes d’un « junkie » en sevrage[19]. De fait, les industries pharmaceutiques avaient été détruites lors des bombardements et le docteur Morell n’administra plus d’Eukodal à partir du 2 janvier 1945[20]. Cette supposition d’Ohler le place contre l’historiographie officielle de l’état physique d’Hitler qui avance avant tout qu’il souffrait de la maladie de Parkinson. Le 30 avril 1945, Hitler s’administre une dernière dose de « poison » et met fin à sa vie. En guise de conclusion, Ohler écrit « Germany, land of drugs, of escapism and worldweariness, had been looking for a super-junky. And it had found him, in its darkest hour, in Adolf Hitler »[21].

 

            Le livre d’Ohler contribue de manière significative à l’étude de la fabrication, la distribution et la consommation de certaines drogues, par-dessus tout la pervitine, et de ses effets dans la société allemande entre 1933 et 1945. L’ouvrage éclaire sur l’utilisation de stimulants par les divers corps militaires de l’Allemagne, autant des troupes de terre que de la marine et de l’aviation. Toutefois, une critique majeure peut être adressée aux conclusions d’Ohler en ce qui concerne l’état de santé d’Adolf Hitler et sa consommation d’opiacés. La majorité de son argumentaire s’appuie sur son intuition et, à travers ses expériences personnelles,  il diagnostique chez Hitler les symptômes d’un toxicomane. Il vient également appuyer son diagnostic avec des sources qui peuvent être interprétées d’une autre manière. Par exemple, Morell inscrivait dans son journal médical tout ce qu’il injectait au Führer. Parfois, il n’était que marqué X, tandis que d’habitude, Morell inscrivait le nom complet des substances injectées. C’est ce X qu’Ohler soupçonne d’être des opiacés, en particulier de l’Eukodal. Or, toute cette logique part du sentiment de l’auteur que les symptômes physiques chez Hitler qu’il identifie, grâce aux sources de l’entourage d’Hitler, sont ceux d’un toxicomane.

 

            Une autre critique majeure soulevée par l’historien Richard J. Evans dans un article paru dans The Guardian est que Blitzed tant à montrer l’Allemagne nazie, et surtout ses dirigeants, comme étant « dopée », ce qui, par extension, peut sous-entendre que les crimes et les extrêmes de violence qui ont été atteints par le régime sont en fait le résultat d’une population sous les effets d’opiacés. La population ne serait donc pas entièrement consciente de ces actions[22].

 

            Tout en partageant cette critique, il faut également la nuancer dans le sens où Ohler n’absout jamais les actes des dirigeants nazis, surtout Hitler, en raison de leurs intoxications[23].  Toutefois, comme le souligne Evans, la manière dont Ohler décrit parfois la psyché du Führer lorsqu’il prend des décisions importantes, tel que continuer la guerre jusqu’au bout, laisse une grande part aux effets de la drogue. En d’autres mots, après une injection d’Eukodal, Hitler a un regain d’énergie et déborde de confiance, l’inspirant dans la mission qu'il s'attribuait, soit celle du sauveur du peuple allemand, et l’aveuglant face à la situation stratégique désastreuse de la Wehrmacht sur le front de l’Est et del’Ouest. Selon l'auteur, ceci s’est particulièrement manifesté pendant les deux tentatives d’offensive dans les Ardennes, ou encore lorsqu’il fut convaincu que l’initiative de la marine d’envoyer des sous-marins de poche dans la Manche réussira à perturber les convois alliés de troupes et d’équipements, brisant ainsi l’invasion du continent par les alliés.

 

            Malgré cette critique de fond, Ohler a tout de même agi de manière prudente. L’un des thèmes les plus polémiques, l’holocauste, n’est jamais abordé ni même mentionné par Ohler. Attribuer les extrêmes de violence qu’atteint l’holocauste, de l’instauration de mesures antisémites jusqu’à la Shoah par balle ainsi que la solution finale,à la consommation d’opiacés serait effectivement sujet à une énorme polémique. Cependant, il ne faut pas non plus éviter la possibilité que les Einsatzgruppen et les gardiens des camps de concentration et de mise à mort aient eu accès à des opiacés comme la pervitine. Il est déjà documenté que sévissait un problème d’alcoolisme chez les membres des Einsatzgruppen, qui, face à l’horreur de leurs actes, cherchaient la fuite[24]. L’étude de la consommation d’opiacés comme stratégie de fuite n’est pas une avenue de recherche à rejeter.

 

 

 

 

 


[1]Antony Beevor, « The Very Drugged Nazis », The New York Review of Books, 9 mars 2017, http://www. nybooks.com/articles/2017/03/09/blitzed-very-drugged-nazis/.

[2]Norman Ohler, Blitzed: drugs in Nazi Germany, Allen Lane , 2017., p. 10-11.

[3]Ibid., p. 22-23.

[4]Ibid., p. 34.

[5]Ibid., p. 44-45.

[6]Ibid., p. 48.

[7]Ibid., p. 57.

[8]Ibid., p. 63.

[9]Ibid., p. 77.

[10]Ibid., p. 93.

[11]Ibid., p. 115.

[12]Ibid., p. 128-129.

[13]Ibid., p. 174-175.

[14]Ibid., p. 231.

[15]Ibid., p. 201-202.

[16]Ibid., p. 237-238.

[17]Ibid., p. 247.

[18]Ibid., p. 255-256.

[19]Ibid., p. 269-270.

[20]Ibid., p. 266.

[21]Ibid., p. 279.

[22]Evans écrit : « What’s more, it is morally and politically dangerous. Germans, the author hints, were not really responsible for the support they gave to the Nazi regime, still less for their failure to rise up against it. This can only be explained by the fact that they were drugged up to the eyeballs. No wonder this book has been a bestseller in Germany. And the excuses get even more crass when it comes to explaining the behaviour of the Nazi leader ». Richard J. Evans, « Blitzed: Drugs in Nazi Germany by Norman Ohler review – a crass and dangerously inaccurate account », The Guardian, 16 novembre 2016, https://www.theguardian.com/books/2016/ nov/16/blitzed-drugs-in-nazi-germany-by-norman-ohler-review.

[23] Ohler répond à la critique d’Evans dans un article du The Guardian. Il nie dans un premier temps d’avoir absous les crimes du régime et d’un ton un peu moqueur, tente de comprendre ce qui pousse Evans à une critique aussi virulente. Il écrit : « I don’t know if Evans is oversensitive about this topic, or whether he did not understand how drugs can affect a person. Did he misunderstand my book, or does he really believe that it is irrelevant to our understanding of the war that, for example, 35m methamphetamine tablets were issued to boost the Wehrmacht’s performance during the invasion of France? Perhaps what made him so angry was that a non-historian dared to rewrite history ». Norman Ohler, « “I had an intimate knowledge of Hitler’s drug habit that no one else possessed” », The Guardian, 2 mai 2017, https://www.theguardian.com/books/2017/may/02/i-had-an-intimate-knowledge-of-hitler-norman-ohler-blitzed.

[24]Sur la question des Einsatzgruppen, voir Christopher R. Browing, Ordinary men: Reserve Police Battalion 101 and the final solution in Poland, London, Penguin, 2001, 271 p.